Retour #8 : Severobaïkalsk – Ekaterinbourg

Famille, Voyages

Ce sera notre plus long voyage en train. Et notre second anniversaire roulant : après les six ans de la plus jeune, le plus vieux fête ses 44 ans! Trois jours et deux nuits pour parcourir plus de 3 700 kilomètres. Notre train part de Severobaïkalsk et va jusqu’à Moscou. Nous nous arrêterons avant, à Ekaterinbourg au pied de l’Oural, pour une dernière courte halte en Asie. Le train est donc vide et nos Provodnitsas regardent comme d’habitude scrupuleusement nos billets et nos passeports en vérifiant les noms, prénoms, numéros de passeport.

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Le train démarre et la voie quitte les rives du Lac Baïkal tout de suite après la sortie de la ville pour s’enfoncer dans une vallée. S’ensuivent de grandes boucles et des tunnels pour descendre petit à petit. Les montagnes sont plus rocailleuses mais les arbres sont toujours là, avec leurs belles couleurs d’automne. En plus du vert sombre et du jaune vif, on commence maintenant à voir des feuillages orange flamboyant, sans doute des bouleaux. La nuit tombe sur ce paysage magnifique malgré le temps pluvieux.

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Le lendemain, les bougies de l’anniversaire nous vaudront une réprimande de notre Provodnista, déjà pas très commode au quotidien. Mais seul le rhume (collectif, merci les petites cabines) nous freine un peu dans notre enthousiasme. Au moins, quand on est dans le train pendant aussi longtemps, on peut dormir pour faire passer la maladie plus vite!

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Nous avons quitté la ligne BAM et beaucoup de choses ont changé. Les voies doubles électrifiées sont maintenant la norme et le bruit régulier du double claquement des roues sur les joints des rails a disparu également. Place aux voies rénovées donc et aux rails soudés qui permettent aussi au train d’aller plus vite. Dehors, le paysage a changé aussi. La ligne étant beaucoup plus ancienne, les gares ne sont plus du style des années 70 mais en bois pour les plus petites, ou peintes dans des tons bleu clair ou rose pastel très « Mitteleuropa ». On s’arrête prendre en photo la locomotive historique indissociable de chaque gare.

On aperçoit également beaucoup de petites maisons en bois, plus ou moins décorées, parfois seulement le cadre des fenêtres et les portes, d’autres fois, elles sont entièrement peintes. Les toits sont souvent en tôle, rouillée ou colorée. Ce sont des petites maisons simples, avec une cheminée qui fume, du linge coloré étendu dehors, des ornières profondes dans la boue et de grandes flaques et on imagine que les gens qui habitent ces maisons ont une vie très modeste.

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Le paysage a beaucoup changé et les traces de la civilisation se multiplient au fur et à mesure que nous avançons vers l’Ouest. Des lignes haute tension, des usines en fonctionnement ou désaffectées, des routes goudronnées avec bretelles d’accès. On est bien loin des paysages sauvages des premiers jours. A l’intérieur du train, la vie suit son cours. Les Provodnitsas effectuent consciencieusement leurs tâches : passer l’aspirateur tous les jours dans les couloirs et les compartiments, nettoyer les toilettes, le samovar, faire la poussière sur le rebord des fenêtres.

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Aux arrêts, elles interrompent ces tâches pour mettre leur tenue officielle avec le pardessus et la casquette avec l’insigne des cheminots pour descendre sur le quai, devant leur porte. Il y a deux sortes d’arrêts : les arrêts courts et les arrêts longs. Les arrêts courts durent en général une minute et ont lieu dans les petites gares. Ils sont juste destinés à faire monter et descendre les voyageurs. Les arrêts longs durent entre vingt minutes et une heure. Ils laissent le temps d’aller faire un tour sur le quai, dans la gare voire à la pharmacie à l’extérieur pour acheter des médicaments. Pendant ce temps, les réservoirs sont remplis, les poubelles sont vidées et les bogies des voitures sont inspectés : des employés passent avec un long marteau et donnent un petit coup sur les roues, les ressorts, les capots. Chaque pièce a son son, tintant et résonnant pour les ressorts et les roues, sourd et creux pour les capots. La nuit, une lampe les aide à mieux voir sous les voitures qui sont tellement haute qu’on peut passer dessous sans problème.

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Les gares sont de plus en plus grandes et on ne fume plus sur les quais. On fait les cent pas, en tongs et survêtement, ou en short, on achète deux trois choses à lire ou à manger à un petit kiosque du quai et c’est déjà l’heure de repartir. Le personnel de bord est le même pendant tout le voyage et a également ses cabines. Les provodnitsas sont en binôme dans chaque voiture et elles se relaient toutes les douze heures.

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Le chef de train a également sa cabine avec un gros poste radio, un ordinateur portable et une imprimante posés sur son bureau juste à côté de sa couchette. Vêtu de son uniforme étoilé, il passe une fois pendant le voyage dans tous les compartiments pour demander au passagers si tout se passe bien et s’ils sont satisfaits de leur séjour à bord. Outre le technicien, il y a aussi le personnel du restaurant qui fait tout le voyage. Un vrai équipage en fin de compte qui, comme dans un bateau, vit sa vie tout en travaillant, compose avec ses collègues, partage ses repas avec eux et profite des arrêts longs en gare pour téléphoner à ses proches.

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Les portes des cabines du personnel sont souvent ouvertes et on sent de temps en temps les bonnes odeurs de cuisine préparée tant bien que mal avec les casseroles du restaurant et l’eau brûlante du samovar. Comme partout ailleurs, les conducteurs restent invisibles et doivent tourner au gré des changements de locomotive qui ont parfois lieu lors des arrêts longs.

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A Tayshet, notre ligne rejoint celle du Transsibérien, celle qui longe la frontière chinoise, contourne le Lac Baïkal par le sud et passe par Irkoutsk. Les usines sont de plus en plus grandes et les villes aussi. Krasnoïarsk, Novossibirsk, Omsk, les gares sont majestueuses et imposantes. De couleur claire, entre le vert et bleu, elles sont garnies d’ornementations d’un blanc si éclatant qu’on dirait de la crème sur une pâtisserie géante.

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Nous ne verrons que les gares mais du train on aperçoit quand même les changements au fur et à mesure qu’on avance, quelques tours modernes apparaissent, les voitures sont plus récentes, des tramways ou des trolleybus se bousculent dans les avenues. En s’éloignant, au-delà des gares de triage et des dépôts, ce sont les paysages si caractéristiques des ex-pays du Bloc de l’Est où se mélangent les friches industrielles, les petites maisons de bois et les lopins de terre cultivés. Des personnes isolées marchent le long des voies pour rentrer du travail ou aller au bord d’un étang, une vache broute paisiblement entre deux voies, derrière elle, un complexe industriel désaffecté semble abandonné depuis plusieurs décennies.

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Entre les villes, les paysages ne varient plus trop et on passe des plaines aux collines boisées, des forêts aux marécages et toujours les mêmes petites maisons de bois et les éternels bouleaux aux troncs clairs et aux feuillages multicolores qui tirent toujours un peu plus vers le rouge. Malgré tout, on pourrait rester des heures, le nez collé à la vitre, voir défiler ces paysages pour ne rater aucune minute de ce spectacle dont on sent la fin proche. Après trois nuits, nous arrivons enfin à Ekaterinbourg à l’aube.

Il est cinq heures et la grande gare semble se réveiller doucement mais nos montres qui sont restées à l’heure de Severobaïkalsk indiquent huit heures et malgré le rhume que nous traînons tous depuis quelques jours, nous sommes en forme pour une visite éclair de la ville avant de reprendre le train pour Moscou à quatorze heures…

Retour #7 : Severobaïkalsk

Famille, Voyages

Tout comme Tynda, la raison d’être de Severobaïkalsk est la ligne de chemin de fer BAM (Magistrale Amour Baïkal) et la petite ville a été construite dans les années 70 à partir de rien. L’urbanisme est caractéristique des villes nouvelles de l’époque avec de très larges avenues bordées de verdure formant un plan géométrique, une place centrale avec le bâtiment de l’administration locale, le palais du peuple, une galerie commerciale et un grand parc arboré juste derrière.

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Contrairement à Tynda, on a l’impression que la ville a été entretenue. Les aires de jeux pour enfants sont quasi neuves et la ville est assez propre. Autour du centre, des constructions plus récentes ont fleuri, toutes habillées de tôle colorée pour les toitures comme pour les murs.

La gare est un bâtiment assez inhabituel, fait de brique et de béton peint avec un immense toit en forme de vague.

Une grande passerelle aux marches irrégulières traverse les voies vers le Lac Baïkal. Il se met à pleuvoir. Nous tournons le dos à la ville et nous prenons la passerelle pour nous diriger vers l’hôtel qui se trouve un peu à l’écart de la ville, près de la route qui longe le lac. Les trains de fret sont garés les uns à côté des autres : toujours du bois, mais aussi des wagons citernes et du minerai apparemment.

 

Severobaïkalsk est un grand centre ferroviaire et de grands bâtiments de maintenance se trouvent également un peu plus loin. Sur l’autre rive, le lac et les montagnes enneigées. Nous prenons un petit chemin de terre qui longe la route jusqu’à l’hôtel. Tout semble désert et nous nous demandons si l’hôtel est encore ouvert à cette saison. Heureusement, une jeune femme nous a vu arriver et nous ouvre la porte. Nous sommes les seuls clients. Une fois de plus. A l’étage, notre chambre donne sur le lac et on aperçoit sur le côté la voie de chemin de fer que nous venons de prendre avec ses tunnels. En contrebas, une caserne qui semble être celle de l’unité de marine en charge du Lac Baïkal. Des militaires marchent au pas à l’intérieur des palissades garnies de fils barbelés. A l’entrée, deux soldats sont occupés à repeindre en noir une chicane.

Un peu plus loin, une jetée avec quelques pêcheurs. La plage est déserte et l’eau du lac est déjà bien froide. Il n’y aura pas de baignade, surtout que la température extérieure n’excède pas les dix degrés. Nous dînons dans un café qui surplombe la plage. Au-dessus de nous, il y a une fête et de nombreux invités passent, déguisés, certains avec de fausses armes, l’un avec une vraie Kalachnikov… on ne connaîtra pas le thème de la soirée ! Tout comme à Tynda ou Komsomolsk, nous finissons par comprendre que tous ces vastes hôtels, cafés et restaurants à l’écart des villes dans lesquels nous avons toujours l’impression d’être les seuls clients sont en fait destinés en premier lieu aux anniversaires, aux mariages ou autres fêtes qui doivent faire partie des rares divertissements des habitants. La soirée se terminera par un feu d’artifice qui nous tirera de notre sommeil aux alentours de minuit.

Le lendemain, le lever de soleil sur le lac Baïkal est splendide.

Puis, après un copieux petit déjeuner local  : 3 œufs au plat par personne, avec des sauccisses, tomates et concombres, et accompagnés d’un peu de pain et de petits croissants fourrés, nous longeons les rives du Lac Baïkal sur un petit sentier surplombant la plage. Les nuages ont fait un peu de place au soleil qui révèle les plus belles couleurs des arbres sur le fond gris bleu de la vaste étendue d’eau.

La grande plage de Severobaïkalsk est fréquentée par quelques pêcheurs et de rares promeneurs. Un belvédère permet d’admirer la vue vers le sud du lac avec une péninsule sur laquelle ont été construites des petites maisons.

Nous reprenons la passerelle vers la ville cette fois-ci. Une fois déposés nos bagages à la consigne de la gare, nous nous dirigeons vers le centre de la ville. Le centre commercial ressemble à ceux qu’on trouve dans d’autres villes : une grande halle dans laquelle se trouvent des petits magasins. Du côté de l’alimentation, ce sont des stands de vendeurs indépendants qui proposent chacun leurs produits (parfois les mêmes que ceux des voisins) et on a parfois du mal à savoir s’il s’agit d’une épicerie, d’une boulangerie, d’une crémerie ou d’une charcuterie tellement les produits sont mélangés. Après un petit pique-nique à l’aire de jeux au milieu des jeunes qui rentrent de leurs cours, nous visitons rapidement la petite église pimpante et entourée de parterre de fleurs bien entretenus.

Plus loin, un tout petit musée expose outre la faune et la flore du Lac Baïkal, quelques objets et documents de la BAM et une salle sur la Bouratie (la région dans laquelle nous nous trouvons) et ses habitants historiques qui ressemblent beaucoup aux nomades de Mongolie. La fierté locale semble être une otarie artiste peintre.

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Le départ de notre train approche et nous devons rejoindre la gare en faisant à nouveau un petit tour par les magasins pour nous approvisionner en nouilles instantanées et purée en poudre, le menu typique du voyage en Transsibérien.

 

Retour #6 : Tynda – Severobaïkalsk

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Sur cette section de la BAM, nous passons beaucoup de rivières et commençons à voir les montagnes. On reprend nos petites habitudes, nos lectures et nos jeux. Les paysages changent et les larges virages que prend le train pour monter ou descendre nous permettent de les découvrir sous toutes les coutures!

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Le premier jour, les paysages ne sont pas très différents, mélange de bouleaux et de conifères aux épines jaunes. L’eau des ruisseaux et des rivières est très sombre et à certains endroits, on voit de la mousse se former, ce qui est assez surprenant vu qu’il ne semble pas y avoir d’activité humaine dans les environs. Les traces des incendies de forêt, sans doute ceux de 2016 qui ont ravagé plusieurs centaines de milliers d’hectares dans toute la Sibérie, sont en revanche bien visibles partout et on voit de vastes étendues sur lesquelles ne subsistent que quelques restes d’arbres morts ou calcinés. De petits arbres ont commencé à repousser et leur frêle silhouette jaune se démarque de la couleur encore sombre du sol.

Notre train dispose d’une voiture restaurant et nous décidons de briser le rituel des nouilles instantanées et des purées que nous préparons habituellement avec l’eau bouillante du samovar qui se trouve au bout de chaque voiture, régulièrement alimenté et astiqué par la Provodnitsa de service. Nous sommes les seuls à commander à manger. La voiture restaurant est plutôt vide : une table est occupée par le personnel et deux autres par des hommes déjà bien joyeux mais qui continuent à remplir leurs verres, de bière ou de Vodka. A plusieurs reprises, le personnel leur demande poliment de parler moins fort et de se tenir à l’écart de notre table. Bientôt le train s’arrête pour un de ces longs arrêts qui fait descendre la moitié des voyageurs pour fumer, discuter ou simplement se dégourdir les jambes. Manger de la viande et du poisson grillés avec des frites est un vrai bonheur pour les enfants qui commencent à se lasser des nouilles chinoises et des purées instantanées…

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Le lendemain, nous nous réveillons au milieu des montagnes. Beaucoup plus hautes que toutes celles qu’on avait pu voir, elles ont les cîmes déjà bien blanches. Les collines les plus proches ont de drôles de formes géométriques qui les rendent étranges, presque artificielles.

Le soleil se lève et c’est une symphonie de couleurs qui défilent à notre fenêtre, le bleu du ciel par endroit vient s’ajouter aux différentes nuances de jaune et au vert sombre des conifères à aiguilles persistantes. Les bouleaux se font plus discrets mais leurs jolis troncs blancs apparaissent par groupes. L’eau est plus claire et les paysages se reflètent dans le calme des grandes marres ou des étangs.

La région est aussi moins sauvage et on voit davantage de traces humaines : des lignes électriques, des routes goudronnées, des voies de chemin de fer qui rejoignent la nôtre. Par endroit la voie est doublée et une locomotive électrique a remplacé celle au diesel qui nous tirait depuis Tynda (et même depuis que nous avons quitté la ligne du Transsibérien à Khabarovsk). Et toujours les arrêts dans les petites villes, ou les gares esseulées. Parfois, on aperçoit une vache qui se promène dans les rues désertes.

Les voyageurs changent aussi et un couple s’installe dans le compartiment près du nôtre, ils ont plein de caisses et de cartons qu’ils essaient de caser où ils peuvent dans le compartiment. Notre Provodnitsa passe l’aspirateur dans le couloir et tous les compartiments après avoir astiqué toutes les portes et les rebords des fenêtres. Elle vient nous demander l’âge de notre petite dernière et lui offre un cahier d’autocollants des chemins de fer russes.

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Les lacs et marécages se font de plus en plus nombreux et on devine au loin le début du lac Baïkal. Bientôt nous surplombons ses rives et les quelques villages au bord, faits de petites maisons en tôle. En face, les hautes montagnes sont à moitié recouvertes de neige. Le train arrive à Severobaïkalsk où nous nous arrêtons.