Retour #5 : Tynda

Famille, Voyages

Construite dans les années 70, Tynda est au milieu de la BAM, à l’intersection des lignes Est-Ouest et Nord-Sud. La ligne Est-Ouest est celle que nous empruntons, de Komsomolsk sur l’Amour à Lena, la ligne Nord-Sud relie la Yakoutie au Nord à la ligne du Transsibérien qui passe près de la frontière chinoise au sud. Tynda est un nœud ferroviaire important et le chemin de fer est la seule activité de la petite ville qui compte tout de même près de 30 000 habitants.

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C’est par un matin froid et pluvieux que nous débarquons du train. Il est presque 7 heures du matin, de grosses flaques inondent une partie des quais et le thermomètre de la gare affiche 5°… L’été est bel et bien fini. A l’intérieur de l’immense bâtiment, quelques ampoules essayent d’apporter un peu de lumière dans le large et haut hall où des passagers attendent leur train dans la pénombre. Quelques seaux et serpillières sont disposés ça et là pour recueillir l’eau qui goutte du toit. L’ambiance est un peu glauque. Au milieu de la gare, une petite fontaine semble faire jaillir moins d’eau que les fuites du toit. Nous avalons notre petit déjeuner dans la pénombre, au milieu des autres voyageurs qui sont en grande majorité des hommes seuls, et seuls nos chuchotements rompent le silence.

Une dizaine de chambres ont été prévues dans la gare pour les voyageurs en correspondance mais la seule disponible n’a que deux lits et un lit pour enfant. Nous devons donc aller chercher un endroit pour dormir en ville. De l’autre côté de la rivière Tynda que nous traversons à pied entre de grosses canalisations, la ville est à l’image de sa gare : des infrastructures qui étaient sans doute à la pointe de ce qui se faisait dans l’Union soviétique des années 70 avec de grandes avenues, des parcs bien aménagés, des bâtiments publics surdimensionnés, des monuments imposants à la gloire des soldats de la Deuxième guerre mondiale, la statue de Lénine… Depuis, plus rien et tout semble s’être lentement dégradé sans que rien de nouveau ne vienne se construire. Seules les voitures japonaises nous rappellent que nous sommes bien au XXIème siècle.

 

L’hôtel Yunost que nous avions identifié et qui est recommandé par les voyageurs de passage est complet aussi. La même scène qu’à la gare se répète : les dames se regardent entre elles. Celle qui est de service nous regarde d’un air à moitié désolé, à moitié exaspéré, se retourne vers les autres, collectivement elles essaient de comprendre, répondre, écrivent sur un bout de papier ou sur une calculatrice pour les chiffres. Ce n’est ni de l’indifférence, ni de la mauvaise volonté car elles finissent toujours par nous aider d’une manière ou d’une autre mais le fait de devoir expliquer des choses à des gens qui ne comprennent pas un mot de russe les ennuient visiblement beaucoup.

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Finalement, une des dames appelle un jeune homme et nous le passe au téléphone. Il nous explique dans un bon anglais que l’hôtel est complet et qu’il vaut mieux aller voir dans les auberges de jeunesse. Il en est désolé. Une des dames soupire et nous écrit les adresses des plus proches. Dehors, il pleut toujours. Heureusement, la première n’est pas très loin. Nous entrons dans un centre médical qui est à l’adresse indiquée (que nous arrivons à trouver grâce à notre téléphone). La dame de l’accueil nous reçoit en souriant et comprend tout de suite. Elle nous emmène à travers un couloir, ouvre une porte et va chercher un homme dans sa chambre. Il nous ouvre une porte à côté de la sienne : quatre lits superposés, une petite table, les douches et les toilettes dans le couloir et le Wi-Fi. Il ne nous en faut pas plus et de toute façon, c’est ça ou rien. Comme à l’hôtel Yunost, les autres clients sont pour la plupart des hommes seuls que nous voyons fumer devant l’entrée.

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Toujours sur notre téléphone, nous repérons un restaurant : Ararat. Le nom est évocateur et nous nous disons qu’avec un peu de chance, il est tenu par des Arméniens avec qui nous pourrons communiquer, au moins pour le menu. Le lieu est désert, un peu à l’écart de la ville. Une grande salle sombre avec plein de tables et de chaises, vide. Au bout, le bar. Une dame arrive et semble nous expliquer qu’elle ne souhaite pas recevoir de clients ne parlant pas le russe. Et l’arménien ? Son visage devient plus souriant et nous pouvons nous asseoir, choisir enfin en connaissance de cause et manger deux pizzas, un plat de frites et une grillade de saumon après une longue attente qui n’a fait que rendre les plats meilleurs.

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Après avoir acheté quelques vêtements chauds, tout va mieux ! Les enfants profitent un peu des aires de jeux de l’immeuble voisin avant d’aller explorer le musée de la BAM.

Le musée de la BAM raconte le passé de Tynda, intimement lié au chemin de fer. Des premiers indigènes (les Evenki) qui vivent toujours dans la région à l’arrivée du chemin de fer qui a transformé Tynda, une dizaine de salles remplies, d’objets en tout genre, de photos et toujours les fameux diplômes et certificats. Nous devons être les seuls visiteurs du jour. A l’entrée, deux femmes discutent, elles semblent contentes de nous voir. L’une d’elles parle très bien l’anglais, et pour cause, c’est une professeur d’anglais à la retraite, installée à Tynda depuis 1979. Elle commente sans cesse le fait que notre dernière ne soit pas assez couverte, ça lui fend le cœur de voir qu’elle va tomber malade. Et notre fils qui a l’air si enrhumé, décidément, nous sommes un peu inconscients de venir ici pas suffisamment équipé… Parfois, on regrette la barrière de la langue…

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Elle nous ouvre les salles, les unes après les autres et nous explique avec une fierté à peine dissimulée les défis qui ont dû être relevés pour la construction de la ligne, les cours d’eau, les montagnes, l’éloignement, le froid. Dans une salle, on voit une photo de l’inauguration de la ligne avec deux locomotives face à face dans la gare de Tynda entourées d’une nuée d’officiels en chapka. C’était le 27 septembre 1984. Ce jour semble l’avoir personnellement marquée. C’est ce jour qu’a eu lieue la jonction entre les parties orientales et occidentales de la ligne. Une salle évoque aussi le travail des prisonniers politiques d’avant la première guerre mondiale qui ont participé aussi à la construction de certaines parties de la ligne, dans des conditions atroces. En revanche, la participation des prisonniers japonais pendant la seconde guerre mondiale est passée sous silence? La partie orientale que nous venons de prendre d’un bout à l’autre a été construite par l’Armée rouge tandis que la partie occidentale, la plus complexe, a été construite par les Komsomolets, les membres de l’association de jeunesse communiste (Komsomol). A cause du relief, elle est composée de beaucoup de ponts et de tunnels dont le plus long mesure 15 kilomètres. C’est cette partie que nous parcourrons le lendemain.

Le lendemain, justement, quand nous arrivons sur le quai, le train est là depuis longtemps. Il vient de Yakoutie et nous attendons sur le quai que les Provodnitsa veuillent bien ouvrir les portes. Les voitures sont anciennes et contrairement aux trains précédents, le chauffage est assuré par un poêle à charbon qui crache une fumée âcre depuis les cheminées présentes dans chaque voiture. Des familles font leurs adieux à leurs proches montés dans le train, quelques larmes coulent sur les joues de notre voisine de compartiment. Elle vient de quitter sa fille et sa petite fille. Le voyage jusqu’à Moscou est long et dure près de cinq jours mais nous nous arrêterons avant, sur les bords du Lac Baïkal, avant de poursuivre notre chemin.

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